Total doit se désister des actifs d’Anadarko en Algérie

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«Guerre d’influence», «jeu des puissances», Rabah Reghis situe les enjeux de l’acquisition (irréversible ?) par Total des actifs de la major Anadarko en Afrique. En Algérie, la multinationale française lorgne sur un jackpot à 8,8 milliards de dollars en s’offrant les actifs détenus par le géant américain Andarko. Tout s’est fait par devers l’Etat algérien – royalement cocufié par ses partenaires américains et français – et par-delà tout «droit de préemption» tardivement invoqué. Pour M. Reghis, il s’agit bien d’un «affront» que vient d’essuyer Sonatrach et à travers elle toute la nation algérienne de la part de son partenaire Anadarko qui s’est engraissé en Algérie et s’est montré ingrat à deux reprises. La première fois en « extorquant» 4 milliards de dollars dans un procès que cette multinationale lui a intenté pour la Taxe sur le profit exceptionnel (TPE) et refusé ainsi toute voie amiable». Dans un deuxième temps, son «comportement» contre toute éthique commerciale pour avoir négocié, voire «menti» à son partenaire en négociant en catimini la cession de ses actifs sans l’en informer au préalable.

Peu de temps s’est écoulé entre l’annonce du rachat du géant Anadarko par l’autre géant (américain) Occidental Petroleum, et l’annonce de la revente par ce dernier à Total des actifs d’Anadarko en Afrique – situés notamment en Algérie, Ghana, Mozambique et Afrique du Sud. Pris de court (par la rapidité des transactions et les méthodes expéditives des multinationales), l’Etat a décidément du mal a faire respecter ses lois. Et après avoir annoncé l’intention de s’opposer à la transaction, le ministre de l’Energie, M. Arkoub, se dit partisan d’un «bon compromis». Pourquoi le gouvernement n’a pas percuté en invoquant son droit de préemption dès l’annonce du rachat d’Anadarko par Occidental Petroleum, et pourquoi avoir attendu l’entrée en lice du français Total pour le faire ?

Je dois d’abord vous préciser d’emblée que cette transaction ne date pas de l’entrée en lice du française Total, mais bien avant cela ; fin mars dernier, Chevron a annoncé et nous l’avons appris par l’agence Reuters, l’acquisition d’Anadarko Petroleum pour 33 milliards de dollars, ce qui devrait la propulser au deuxième rang des plus grandes compagnies pétrolières au monde et renforcer nettement ses activités dans le schiste aux Etats-Unis. Cette transaction, une des plus importantes dans le secteur pétrolier, se fera en actions et en numéraire. Elle reprendra la dette de l’entreprise.

Elle a pour objectif de renforcer Chevron dans le pétrole et gaz de schiste et le Gaz naturel liquéfié (GNL). A cette date déjà, on s’est étonné pourquoi il n’y a pas eu de réaction de la part de l’ancien ministre de l’Energie et des déclarations de l’ancien PDG de Sonatrach Abelmounène Ould Kaddour qui avait lui-même annoncé à la même agence une joint-venture avec le géant américain Chevron dans l’exploitation du gaz de schiste.

Personnellement, je n’avais pas de bons contacts avec cet ancien PDG, mais des cadres m’ont appris que depuis avril 2017, Sonatrach n’envoie aucun rapport à la hiérarchie et l’Etat commence à perdre le contrôle du mastodonte. La brouille entre Ould Kaddour et les institutions publiques en est la preuve irréfutable.

En termes simples, durant la période du management de l’ancien PDG, les Français et les Américains avaient un lobby à Sonatrach sur lequel ils pouvaient compter sans aller très loin. Entre-temps, Occidental s’est entendu avec Total pour lui céder les actifs africains d’Anadarko pour 8,8 milliards de dollars. Les négociations ont été menées en toute discrétion entre la présidente d’Occidental et le PDG de Total.

Il n’a fallu que quelques jours au PDG de Total et à un cercle restreint de conseillers pour mettre au point le projet de rachat des actifs africains de l’américain Anadarko, qui constituerait la plus grande acquisition du groupe français depuis près de 20 ans. Patrick Pouyanné a vu une aubaine et l’a saisie dans l’un des volets de la contre-offre de 38 milliards de dollars lancée fin avril par Occidental sur Anadarko pour coiffer au poteau son concurrent Chevron.

Donc, avec cette bouffée d’oxygène pour rembourser une partie de sa dette Occidental était bien parti pour remporter la mise puisque Chevron avait jeté l’éponge et ne relèverait pas son offre de 33 milliards sur Anadarko. Cette information, certainement très connue par un cercle restreint du management de Sonatrach, n’a pas attiré l’attention des pouvoir publics qui étaient préoccupés par la crise politique.

Il a fallu un post d’un expert sur les réseaux sociaux pour éveiller l’opinion publique. La réaction immédiate du nouveau ministre de l’Energie, M. Arkoub, ne s’est pas faite attendre. Il a parlé carrément de «blocage du français Total» en usant du droit de préemption. Mais il a appris à l’opinion publique par ailleurs que son département a saisi formellement son partenaire américain et qu’il attendait à ce jour une réponse.

Le ministre de l’Energie n’est pas seul dans son ministère, mais il y a toute une équipe dont la majorité sont des patriotes qui ne se laissent pas faire facilement. Donc, ce que «certains» ont appelé un «rétropédalage» du ministre n’est en fait qu’une réponse «politiquement correcte» au partenaire français qui est allé «pleurnicher» auprès de sa diplomatie comme il fait d’habitude.

Pourquoi ? Les propos du ministre de l’Energie ont été mal interprétés car «faire valoir son droit de préemption» ne visait pas spécialement l’entreprise française avec laquelle la Sonatrach et, partant, l’Algérie n’a rien à voir. L’expression utilisée par la presse, notamment française – «Bloquer Total» – est une lecture des conséquences de l’application du droit de préemption pour les actifs d’Anadarko «en Algérie».

Elle n’a en conséquence que faire du Mozambique et encore moins de l’Afrique du Sud. C’est le géant français qui a paniqué à ces déclarations officielles du ministre algérien de l’Energie et donc par la même occasion a fait de même pour la diplomatie de son pays.

Le PDG de Total est venu le jeudi 30 mai dernier en espérant voir directement le Premier ministre qui n’était pas en Algérie, il a été reçu au siège du ministère de l’Energie par le ministre du secteur lui-même en présence du nouveau PDG de Sonatrach.

Le Français les a trouvés, selon des indiscrétions, tout à fait à l’aise pour lui faire d’abord comprendre que cette affaire si elle touche Total par ricochet, concerne en premier lieu notre associé Anadarko qui est tenu de nous donner des explications qui lui ont été formellement demandées sans réponse à ce jour.

Ils ont passé en revue à l’occasion tous les accords (avec Total) qui restent intacts. Une chose est certaine : aucun accord sur la cession que le groupe français compte réaliser n’a été conclu contrairement à ce que laisse entendre la presse française. Cette même presse qui rapporte que Pouyanné est reparti «bredouille» car il était venu pour quelque chose qui ne relevait pas de ses prérogatives (…)

La partie algérienne attend toujours la réponse de son partenaire américain. Il faut préciser aussi que la partie algérienne a tous les avantages en sa faveur pour la récupération à 100% des actifs d’Anadarko pour la simple raison que l’ensemble des installations dans cette association sont exploitées par du personnel détaché par Sonatrach. L’entrée donc du groupe Total dans ce fameux projet du Mozambique, annoncé en grande pompe pour le 8 août prochain à Houston est considéré comme un non-événement (…)

Le ministre de l’Energie a parlé de la recherche d’un «bon compromis»… A quoi devrait-il ressembler, d’après vous» ?

Ma définition du «bon compromis», que beaucoup ne partageront pas, c’est que Total se désiste tout simplement des actifs d’Anadarko en Algérie. Une évaluation exacte des actifs physiques de la compagnie américaine en Algérie doit, à ce titre, être entreprise par les équipes de Sonatrach et sa tutelle.

Car les multinationales ont tendance à jongler avec leurs réserves. Elles les sous-estiment pour payer moins d’impôts et elles les gonflent pour augmenter le prix des actions. Le scandale Shell qui a vu la démission de son PDG Philip Watts et du directeur de l’exploration et de la production, Walter Van de Vijver, l’illustre bien.

Anadarko situe ses actifs autour de 500 millions de barils – sans doute pour tirer le maximum –, les équipes du ministère les estiment à beaucoup moins, voire de moitié, puisque des réserves originales, l’américain n’en pas produit plus de 50%. Par ailleurs, dans quatre ans, soit en 2022, l’ensemble des installations reviendront de fait à Sonatrach. Tout est donc une question de calcul de rentabilité lorsque les choses se préciseront avec la concernée.

Sonatrach ayant perdu les arbitrages internationaux face aux multinationales, quelles seraient d’après vous les chances de l’Algérie de faire valoir son droit de préemption ?

Ecoutez, pour moi les choses ont beaucoup changé en Algérie depuis le 22 février dernier, l’arbitrage à l’époque se faisait avec la complicité en interne à la société, et aujourd’hui l’entreprise est dotée d’un encadrement intègre, et je le dis en connaissance de cause. Pour ce cas précis, il s’agit bien d’un affront que vient d’essuyer Sonatrach et à travers elle toute la nation algérienne de la part de son partenaire Anadarko qui s’est engraissé en Algérie et s’est montré ingrat à deux reprises.

La première fois en extorquant 4 milliards de dollars dans un procès que cette multinationale lui a intenté pour la Taxe sur le profit exceptionnel (TPE) et refusé ainsi toute voie amiable. La deuxième fois, son comportement contre toute éthique commerciale pour avoir négocié, voire «menti» à son partenaire en négociant en catimini la cession de ses actifs sans l’en informer au préalable, comme le stipulaient clairement les textes contractuels.

En effet, il n’y a ni formules contractuelles particulières comme le «right of the first offer» ni le «right of the first refusal», mais la cession des actifs au tiers pour un partenaire dans le cadre d’une association de partage de production conformément à la loi 86-14 modifiée et complétée est clairement «légiférée» et le droit de préemption y est bien spécifié et reste indiscutable.

Donc, le faire valoir ouvertement comme l’a fait le ministre de l’Energie n’est en aucun cas une «maladresse». D’ailleurs, le résultat est que le français Total s’est rendu compte que la crise que connaît actuellement l’Algérie n’empêche pas les responsables du système de gouvernance d’être vigilants pour contrer les cachotteries qui se trament dans son dos.

Quelle doit être la parade face au «syndrome Djezzy» qui a tendance à se démultiplier notamment dans des secteurs stratégiques (énergie) ?

Non, le secteur de l’énergie a toujours été bien protégé et pris en charge par le mouvement syndical et de nombreux cadres de l’entreprise, certes marginalisés mais qui ne se laissent pas faire. Ils sont patriotes et très conscients et sensibilisés pour ce que représente Sonatrach dans le rouage économique et social.

Les exemples ne manquent pas dont le plus célèbre est l’échec de la privatisation pure et simple en ouvrant le capital de Sonatrach et en la déverrouillant de ses «3I» – Inaliénable, incessible, insaisissable –, par la loi sur les hydrocarbures de 2005.

Le mouvement syndical a obligé le président démissionnaire Abdelaziz Bouteflika à revenir sur sa décision par ordonnance, pourtant c’était une consigne américaine ramenée dans les bagages de son ami. Je rassure pour ma part et de par mon expérience que le «syndrome Djezzy» favorisé par un clan au pouvoir ne tiendra pas dans le secteur de l’énergie.

Par cette acquisition, la plus importante de Total après le rachat d’Elf, la multinationale française asseoit son accès aux ressources hydrocarbures en Afrique, et devient leader  » avec Shell  » dans le segment du gaz naturel liquéfié. En Algérie, en plus de ses parts historiques, Total met la main sur les 25% d’Anadarko dans la production d’hydrocarbures (équivalent 260 000 barils). Est-ce un retour à la configuration d’avant la «nationalisation» avec une part prépondérante (concentration) pour l’exploitant français ?

D’abord et avant d’aller droit à la question, je me permets de rappeler la stratégie de cette société française et son retour en Afrique qu’elle a abandonnée à un moment donné dans des circonstances particulières sur lesquelles je pourrais revenir une autre fois. Avec l’acquisition des actifs d’Anadarko, écivait la journaliste Eléonore Hughes le 5 juin dernier, «Total confirme son ancrage sur le continent africain».

Car, en plus de sa présence historique dans les anciennes colonies françaises et dans des pays comme le Nigeria et l’Angola, le groupe français se lance désormais sur de nouveaux terrains de chasse comme l’Ouganda, l’Afrique du Sud ou le Mozambique. Les multinationales entendent bien continuer à exploiter de nouveaux gisements de pétrole et de gaz, et l’Afrique demeure une cible privilégiée pour leurs projets destructeurs, destinés à alimenter les marchés des pays riches.

Ses habitants n’ont malheureusement pas fini d’en faire les frais. Par cette transaction en Algérie, Total cherche à assurer une influence politique par une diversification de son portefeuille d’activités. Nous rappelons pour la circonstance qu’en 2018, le groupe français a conclu un accord sur le développement du champ de Tin Foué Tabenkort (TFT) où il détient 49% avec une assurance d’une commercialisation conjointe du gaz produit à partir de 2021.

Total contrôle déjà 35% du condensat dans le même champ. Après une conciliation fortement lobbyiste, il vient d’occuper une place importante dans le pôle oranais dans la production des lubrifiants et la création toute récente d’une joint-venture avec Sonatrach dans le domaine de la pétrochimie, le steam cracking. Total est aussi présent dans le champ du gaz de Timimoune avec 38% des parts.

Il a acquis l’année dernière 12,25% des actifs de Maersk Oil dans la région d’Ourhoud qui viennent s’ajouter au GNL une année avant des parts d’ENGIE et cela certainement ne s’arrêtera pas là. La Chine, la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne, l’Argentine concurrencent la France dans d’autres produits, notamment le blé, les hydrocarbures étant la seule ressource qui permet de payer ses importations ; la France, par le biais de Total vise évidemment à s’en accaparer pour mettre fin à son casse-tête économique d’aujourd’hui.

Par contre, ailleurs en Afrique, elle rafle le GNL pour son stockage dans le cadre de la transition énergétique 2040 initiée par l’ancien ministre de l’Ecologie Nicolas Hulot, échéance durant laquelle aucune voiture française ne roulera au diesel mais le tout-électrique à partir d’une transformation thermique du gaz que Total compte stocker. Tout cela montre incontestablement ce qu’est Total en Algérie et dans le monde.

« N’est-ce pas son PDG qui disait :

«Notre nationalité existe. Nous sommes le seul major non anglo-saxon. La France est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Et notre activité de gaz et de pétrole est vue par les pays producteurs comme un domaine de souveraineté. Total participe aux relations qu’entretient la France avec ces pays tout en bénéficiant de celles-ci ».

Elle se comporte en France comme un «gouvernement bis» (Alain Denealt) bien qu’elle soit dirigée par un actionnariat international pour lequel cette France n’est qu’un espace parmi tant d’autres. Cependant, si elle est généreuse dans les dividendes qu’elle distribue à ses actionnaires dans le monde lorsqu’il s’agit des contrats en Afrique, c’est à l’Elysée que cela se passe. La suite, les lecteurs la comprendront facilement.

Source | El Watan. Entretien réaliser avec Rabah Reghis. Consultant et économiste pétrolier

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